Égoïste nullipare
Et les émotions du sport à la télé
Il est 17h vendredi au moment où je finalise cette lettre. J’ai mis un temps fou à l’écrire et je me demande un peu si elle est pertinente. C’est le jeu de la publication hebdomadaire, quand on écrit dans un temps imparti avec les idées qui viennent. Je ne vais pas pousser le perfectionnisme jusqu’à supprimer ce brouillon et manquer le rendez-vous habituel du dimanche donc, tant pis. J’espère que vous y trouverez malgré tout des idées qui vous titillent et vous donnent envie de creuser peut-être. Bonne lecture.
Cette semaine, une amie, de quelques années plus jeune que moi, m’a écrit pour me remercier d’avoir toujours assumé devant elle le fait d’être trop égoïste pour vouloir fabriquer et élever des enfants, me disant que ça l’aidait dans son cheminement sur la question de la parentalité. C’est un sujet dont je ne parle pas publiquement (entendez par là sur Internet), parce que j’estime que c’est de l’ordre de l’intime et que tout le monde s’en fout d’un choix qui est strictement individuel. Par ailleurs, cette question étant réglée pour moi, elle ne m’intéresse plus vraiment. Néanmoins, j’ai croisé plusieurs fois sur Internet ces dernières années, les témoignages de femmes trentenaires en pleine réflexion sur le sujet de la maternité, qui cherchaient des récits de non parentalité heureuse. Je me suis donc dit que ça valait peut-être le coup d’aborder ce sujet-là au moins une fois.
En 2026, j’aurai 40 ans et je n’ai pas d’enfants. Plusieurs de mes amies, à peu près du même âge que moi, n’en ont pas non plus. Certaines par choix, d’autres parce que la situation ne s’est pas présentée au moment où ça aurait pu faire pencher la balancer du côté de la parentalité1.
De mon côté, je n’ai jamais eu de désir d’enfant particulier. Il se trouve aussi que presque toute ma vingtaine a été ternie par une relation d’emprise, que j’ai longtemps été en dépression et célibataire, ce qui ne joue pas favorablement pour construire une famille. Quand j’ai retrouvé de l’air au début de ma trentaine, j’avais le projet de demeurer célibataire : ce que je connaissais alors du couple hétérosexuel était globalement nul et j’avais enfin appris à aimer être seule avec moi-même, mais ça c’était avant que je rencontre la personne avec qui je suis en couple aujourd’hui.
J’avais 33 ans quand nous nous sommes rencontrés et je me suis alors posé la question des enfants. Mon partenaire est plus âgé que moi et il avait déjà, de son côté, décidé qu’il ne voulait pas être parent. Moi, je m’étais fixé l’âge de 35 ans pour trancher cette question. Je sais que l’on peut avoir des enfants après 40 ans, mais je n’avais pas envie de laisser traîner jusqu’à ce qu’il soit trop tard, je voulais que ce soit un vrai choix.
Je vous passe tous les arguments qui sont entrés en jeu pour que j’en arrive à la conclusion que non, je ne voulais pas d’enfants, mais la raison principale était la suivante : je n’ai pas envie de me faire passer après. J’ai envie de rester le centre de mon monde et je n’ai pas suffisamment confiance en ma stabilité mentale pour savoir si je suis capable de supporter l’abnégation que demandent les premières années de vie d’un enfant (mais en réalité pas que les premières années).
Je suis satisfaite de ma vie telle qu’elle est (modulo son pan professionnel) : une vie où la création sous des formes diverses est au centre et le restera toujours. Peut-être que je vieillirai et mourrai seule2 (j’espère quand même avoir alors réussi à être une personne suffisamment sympa pour que des gens plus jeunes que moi se préoccupent de mon sort), mais je n’aurai pas de regrets. On pourrait débattre de si c’est égoïste ou non, mais ce débat ne m’intéresse pas et je pense honnêtement que ce n’est pas un sujet.
Je n’ai rien à prouver à personne et je n’ai pas de problème avec le fait d’être taxée d’égoïsme parce que je n’ai pas envie de repeupler la France. Je ne suis pas patriote, je ne me sens pas de devoir citoyen concernant mon utérus et je ne ressens aucune culpabilité vis-à-vis de ça. Même si j’ai une sorte de loyauté d’espèce à l’encontre des êtres humains, je n’ai pas d’affection particulière pour homo sapiens. Je n’éprouve par ailleurs aucune empathie pour la menace que la chute de natalité pourrait faire peser sur la pérennité d’une société malade. Les structures ne tiendront pas s’il y a moins d’enfants ? Et bien transformons les structures. L’être humain est créatif : commençons par supprimer l’argent et le travail, et considérons la vie pour ce qu’elle est à savoir un temps donné à passer conscient sur Terre et rien de plus. Je n’ai pas non plus de désir de transmission familiale, ni même (c’est assez récent) celui de laisser une trace. Quand on meurt, une grande partie de tout ce que l’on a accumulé pendant sa vie finit à la poubelle et je suis très apaisée vis-à-vis de ça. Je serai morte, je n’existerai plus, peu m’importe ce qui subsistera après moi.
La vérité c’est que depuis que j’ai acté la décision de ne pas avoir d’enfant, personne ne m’a jamais confrontée sur cette question3 parce que je suis à peu près persuadée que la majorité des gens s’en fout complètement de la manière dont je mène ma vie. Celles et ceux que je côtoie au quotidien sans que ce soit des proches s’interrogent peut-être sur ma situation personnelle, mais si une question franchit leurs lèvres c’est seulement : “est-ce que tu as des enfants”. Je ne me rappelle pas un seul pourquoi.
Quand je lis des femmes qui s’interrogent sur la question de la maternité, je vois l’obsession du regret : est-ce que je vais regretter d’avoir ou de n’avoir pas eu ? Je comprends cette obsession puisque c’est ce que la société nous jette à la gueule en permanence quand on est une femme qui ne veut pas d’enfant, mais je ne crois pas que cette question soit pertinente. Parce que la vie est faite de choix et donc de regrets, que des portes s’ouvrent et se ferment en permanence, remodelant ainsi nos existences. Si je n’avais pas vécu une première histoire d’amour toxique, j’aurais peut-être été dans un couple sain à 29 ans ; si je ne m’étais pas inscrite en doctorat, qui m’a précarisée professionnellement, j’aurais peut-être été dans une situation où avoir un enfant aurait été une option qui m’aurait fait envie à ce moment-là… mais ça n’a pas été le cas. J’ai vécu d’autres choses, fait d’autres choix, certains sans doute pas très bons, mais il n’y a rien à regretter parce que ce qui est fait est fait et qu’il y a quand même souvent des bons côtés à la vie, quoi qu’on fasse.
J’ai bientôt 40 ans, je n’ai pas d’enfant et c’est pour moi un non sujet4. Je pense sincèrement que nous sommes très nombreux·ses dans mon cas. Aux autres, j’espère que ce témoignage sera d’un quelconque intérêt.
Le potentiel émotionnel des histoires de sport
Depuis peu, j’ai accès à la télé par Internet chez moi, ce qui ne m’était pas arrivé depuis que j’ai déménagé en Provence il y a bientôt 6 ans. Avant ça, il m’arrivait de passer de longues sessions de couture avec la télé allumée en fond sonore parce quand on coud, on doit régulièrement changer de zone de travail et on fait régulièrement beaucoup de bruit donc on n’est pas très attentif.ve : c’est parfait pour un programme TV random.
Quand j’ai découvert que les J.O. d’hiver commençaient, que je me suis rappelée que j’avais maintenant la télé et qu’un dimanche pluvieux de couture s’annonçait, j’étais donc ravie.
Je fais partie des gens qui aiment regarder le sport à la télé. Quand je vivais chez mes parents, je regardais les compétitions de handball avec mon père et j’ai régulièrement suivi d’un œil les grands rendez-vous quand je tombais dessus par le hasard du zapping. J’ai toujours aimé les J.O., et en particulier ceux d’hiver parce que... ben la neige et la montagne, c’est beau et puis moi, voir des gens sur des skis ou des snowboards, ça me rappelle l’époque où je ne savais pas que c’était un désastre écologique et que ça coûtait beaucoup trop cher pour que je puisse envisager d’en refaire dans ma vie d’adulte. C’est un peu revivre la sensation de glisse par procuration si vous voulez.
Bref, cet amour du sport à la télé n’est pas beaucoup partagé par mon entourage. Mon mec, par exemple, déteste le sport et il ne comprend pas que des gens puissent vouloir se ruiner le corps dans la compétition et encore moins que d’autres gens puissent vouloir regarder ça.
Je peine à lui expliquer que ce n’est pas ce que je vois, moi, dans le sport, même s’il n’a pas complètement tort. Pour moi les compétitions sportives représentent une source incroyable d’émotions diverses pour peu que l’on prenne la peine de s’intéresser vraiment à ce que l’on regarde. C’est un concentré d’histoires et ça me semble aussi dépaysant que si j’étais plongée dans un livre.
Dimanche dernier, j’étais en train de me coudre un t-shirt en jersey avec les J.O. en fond sonore quand j’ai assisté à l’horrible chute de la skieuse états-unienne Lindsey Vonn. C’était la star attendue de la descente, revenue dans la compétition après plusieurs années de retraite, et la 13e seconde a été fatale à son rêve de médaille. Objectivement, quelle histoire géniale ! Personnellement, j’ai pleuré derrière mon écran parce que j’étais désolée pour elle. Je n’avais pas de mal à me mettre à sa place et à imaginer tous ses espoirs, sa douleur et sa déception pendant qu’elle attendait sur la piste de se faire évacuer par hélicoptère. Sans rentrer autant dans les histoires individuelles, moi j’adore vivre les derniers mètres d’une course où rien n’est encore joué et où les fondeurs s’arrachent à la fin du combiné nordique, ou bien les dernières minutes d’un match qui a été très accroché. Je trouve ça exaltant et les émotions que cela me fait traverser sont des émotions spécifiques aux compétitions sportives.
Or, que veut-on en tant qu’humain·es si ce n’est vivre des émotions et en donner aux autres ? En ça je crois que les sportif·ves ne sont pas très différent·es des artistes.
Je vous le disais plus haut, je ne suis pas patriote et le sentiment de fierté nationale m’est étranger. Je ne comprends pas pourquoi on serait fièr·e d’un truc dont on n’est fondamentalement pas responsable. En revanche, je partage la joie et pour moi c’est ça avant tout le sport : joies, déceptions et frustration.
Je ne suis pas naïve au point de ne pas voir l’instrumentalisation politique de ces compétitions, je ne remets pas non plus en cause les critiques sociales et écologiques à l’encontre des J.O. ni même les plus radicales qui estiment que de telles compétitions, selon ce type de modalités, ne devraient pas exister. Je ne me suis pas assez renseignée, ni n’ai assez réfléchi sur le sujet pour émettre un avis construit, mais en ce qui me concerne, je ne boude pas mon plaisir quand je peux passer une demi heure de pause déjeuner à voir des rideuses voltiger accrochées à leur snowboard sur un half pipe.
Je vous remercie de m’avoir lue.
À dimanche prochain.
La recommandation culturelle de la semaine
Cette semaine, j’ai envie de vous recommander une infolettre : Muzeodrome de Omer Pesquer, qui s’intéresse aux numériques alternatifs, en particulier dans les musées et espaces d’exposition. Vous ne le savez peut-être pas, mais dans une vie précédente, je travaillais dans une institution culturelle et mon doctorat inachevé portait sur les deux auto-proclamés plus grands musées du monde (le Louvre et le Met). Aujourd’hui mon éloignement de ce secteur fait que je suis beaucoup moins au fait de ce qui se passe dans les musées, mais je continue de lire avec plaisir l’infolettre d’Omer, dont les angles sont toujours intéressants. Le dernier numéro consacré aux origines du web était vraiment chouette pour quelqu’un qui n’y connaît rien, mais franchement allez piocher dans les archives, il y a, j’en suis sûre, des tas de sujets auxquels vous n’aviez jamais réfléchi, et c’est précisément ça que j’apprécie dans Muzeodrome.
Sur le blog cette quinzaine
Mon dernier article de blog est consacré aux divers vêtements que j’ai cousus depuis le mois de décembre : un manteau, deux pantalons et j’en passe. Ça parle couture cette quinzaine.
Rappelons qu’outre les problèmes de fertilité liés aux pollutions diverses, les hommes sont souvent de sombres merdes, ça n’aide pas.
J’ai l’impression que c’est l’angoisse numéro 1 des gens qui te disent que tu vas regretter de ne pas avoir d’enfant quand tu seras vieille.
Si c’est arrivé, j’ai complètement oublié, c’est vous dire si ça peut être anecdotique.
Je ne dis pas que ça a toujours été un non-sujet, car j’ai évidemment ressenti de la pression familiale à enfanter et j’ai éprouvé beaucoup de tristesse pour mes parents, qui rêvent d’avoir des petits-enfants, que leur progéniture ne semble pas vouloir leur offrir. Mais écoutez, c’est la vie et au bout de plusieurs années après leur avoir annoncé que je n’aurai pas d’enfant, tout va bien pour moi.





Merci pour ce partage de nullipare. Quand j’ai grandi et même durant ma vingtaine et ma trentaine, avoir un enfant n’était presque pas un choix. C’était un peu une évidence. Sauf que je fais partie de celles où les circonstances appropriées ne se sont pas présentées, ou en tout cas, quand c’était le cas, je n’en avais pas envie. Bref. Tout ça pour dire que je me pose souvent cette question du regret, et pas que pour les enfants. C’est pourquoi j’ai beaucoup apprécié ton avis sur ce point aussi.